Du Rififi à Grandrif

Henri Grange - Thanatos euh euh euthanasiéHenri Grange : « Grandrif fait partie de la dernière communauté de communes à ne pas adhérer au centre culturel Le Bief. Un territoire ne peut pas se contenter que de poubelles bétonnées. »

Inutile de préciser qu’il a réussi son coup. Henri Grange se défend pourtant de toute provocation. Son geste se veut artistique et seulement artistique. Lundi 20 juillet au matin, madame le maire de Grandrif est venue lui signifier, une nouvelle fois (1), de bien vouloir « libérer l’espace public » dans les plus brefs délais. Un « diktat » auquel l’artiste (ainsi Henri Grange se revendique) refuse catégoriquement de se soumettre.

L’objet du délit prête d’emblée au sourire. Au fil des mois (son « chantier d’art » a démarré en avril dernier), Henri Grange, 57 ans, a accumulé devant sa propriété (une allée sans issue, propriété communale) un « amas hétéroclite » (selon la formule du conseil municipal de Grandrif) d’objets récupérés ça et là, dans les déchetteries du coin, les magasins de bricolage et son garde-souvenirs.
Ce qui n’était au départ qu’un « amusement » est devenu progressivement sa raison d’être. Sa « fresque » ou son « installation » (pour parler comme les musées) a pris de l’ampleur (27 mètres) et son auteur affirme que ce n’est pas terminé. Mais des objets entreposés (avec discernement selon l’artiste), la municipalité n’y voit qu’une source de « pollution visuelle » pour l’environnement.De fait, l’histoire est en passe de devenir le feuilleton de l’été à Grandrif. Et l’agitation suscitée par son entêtement (et quelques solides arguments) lui offre (provisoirement ?) le beau rôle. Nous avons voulu connaître les motivations du personnage et l’objet du scandale.

Par honnêteté intellectuelle, précisons d’emblée deux petites choses.
Premièrement, il faut l’avouer, ce sujet nous a d’emblée excités (intellectuellement). Qu’il puisse exister à Grandrif, village de 200 âmes un « artiste maudit » ou tout le moins, un empêcheur de tourner en rond (qui plus est, dans la torpeur estivale), cela ne saurait nous laisser indifférent. Autre précision d’importance. Journaliste localier, nous ne faisons pas profession de critique d’art. Nous ne jugerons donc pas ici de la pertinence intrinsèque de « l’œuvre » et nous ne nous sentons pas même qualifiés pour déterminer si la « (ré)création » ou « (re)création » d’Henri Grange constitue une « œuvre » d’art… ou de cochon. A la question « qu’est-ce que l’art ? », Henri Grange répond habilement : « C’est sa vie qui doit être une œuvre d’art. » Voici le personnage que nous avons rencontré vendredi dernier, sous la pluie.

L’entrevue a donc logiquement débuté dans la pièce principale. Avec la prudence d’usage : ne faites pas attention à mon intérieur… Mais comment ne pas faire attention à l’intérieur d’une maison sur laquelle il est apposé l’inscription « défense d’entrer » ? Oui, sa maison est un fatras. Comme son installation ? Cela fait 17 ans qu’il habite Grandrif. Donc, il n’est pas né ici. Et il en est presque fier parce que « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part, il y en a marre ». La trouvaille est de Brassens. Dans sa maison en pagaille, on remarque, en vrac, des cagettes de fruits, une pile de vieux canards (enchaînés), une ribambelle de chats, un sac d’oignons, et puis une gazinière, neuve d’apparence, cela surprend de prime abord.

Tomates ou caviar ?

Une éclaircie nous offre un répit. L’occasion de retourner sur le « domaine public », devant chez lui, devant cette « œuvre » au titre énigmatique (et pas seulement loufoque) : « Thanatos(2) euh ! euh ! Euthanasié. » « A Grandrif, affirme Henri Grange, y’a rien à part le monument aux Morts et cette croix terrifiante sur la place du village. » Une manière de dire que son œuvre, c’est « quelque chose ». En tout cas, « dans la sémiologie générale, je m’y retrouve », assure-t-il. Henri Grange nous présente alors « le coin de la guerre », puis une croix en aluminium, positionnée au centre de l’installation, réalisée en paquets de gâteaux. Henri Grange se présente comme un « artiste chrétien ». « Pas catholique », précisera-t-il plus tard dans la conversation, seulement « chrétien ». Ainsi, Henri Grange croit en la résurrection et le titre de son œuvre prend une dimension nouvelle. En faisant « mourir la mort », Henri Grange nous offrirait ni plus ni moins qu’une nouvelle vie. Et peut-être même davantage : une vie nouvelle.

Maintenant que nous y sommes, décrivons sous la forme d’un inventaire (c’est beaucoup plus pratique et poétique) ce fameux « amas hétéroclite ».En vrac et dans le désordre. Une batterie de voiture ornementée d’une patate en germe (le poète, parce que l’artiste est aussi et surtout un poète, nous ne l’avions pas encore mentionné, aime à l’évidence le mélange entre nature et culture). Un bidon d’huile. Un dictionnaire. Un couvercle de poubelle. Une doudoune style « Les bronzés font du ski ». Une poupée. Une échelle. Une boîte de thon. Une revue « Le Pacifiste » et sa Une : « Dossier spécial les images de son voyage à Jérusalem ». Lui n’a ja- mais mis les pieds en terre sainte. Un abécédaire en bois. Autre jouet de sa fille. Des stabilos dans leur étui d’origine. Son projet serait de peindre les couleurs inversées de l’arc-en-ciel sur le mur en moellon du voisin (celui-ci est paraît-il d’accord). Un pneu Michelin usé jusqu’à la corne. Un arrosoir à moitié plein. Des bouteilles (vides) de bières en 33 cl. Un rétroviseur cassé. Un téléphone et sa notice. Un minitel. L’inscription « Entrée ». Une pochette de Fernand Reynaud. La Une du journal « La Terre » et cette accroche : « Tomates ou caviar ? » Henri Grange croit savoir que « les policiers sont venus faire des photos » quand il n’était pas là. Et cette possibilité ne lui déplaît pas. Il évoque en filigrane son admiration pour l’écrivain irlandais James Joyce, ainsi que Samuel Beckett et  son théâtre de l’absurde. Mais il n’est pas le survivant de Ferdinand Cheval et son « palais idéal ». Délire d’un fou consacré aujourd’hui comme un chef-d’œuvre de l’art brut. La plupart des objets collectés par Henri Grange sont de plastique tous droits sortis des années 80 (et non de la pierre et des coquillages). Peu de chance donc que ces objets survivent à sa résurrection. Poursuivons cette lente description.
Une raquette de badminton. Une plaque avec l’inscription « A vendre ». Un casque de moto. Un poème signé Henri Grange : « j’aime armer mon cœur d’un amour qui désarme. » Un bidon de crème solaire résistante à l’eau. Un pot d’échappement. Une chaise sans pied (soi-disant, une « offrande » de la mairie). Une boîte d’aspirine sans aspirine. Une passoire trouée rouillée. Un rasoir bic. Une tête d’ananas séché. Différents coquillages.

« J’irai jusqu’au bout… »


Sa récolte provient des soldes chez Aldi ou Bricorama. De diverses brocantes. De déchetteries, d’Ambert et d’ailleurs. De jouets de sa fille. De ses effets (usagers) personnels. Et même de « dons » (nous tairons le nom des généreux donateurs). Le député Chassaigne lui a conseillé de « faire de la pédagogie ». Mais on l’imagine mal, Henri Grange, « faire de la pédagogie ». « J’irai jusqu’au bout », fanfaronne-t-il. « Si elle veut la guerre, elle l’aura. La mauvaise foi communale est évidente. L’installation ne gène pas la circulation. » Et le poète d’aggraver son cas : « Je reconnais qu’ils me font un peu chier… mais je n’ai rien contre les cadres retraités de chez Michelin. » Henri Grange vient de terminer l’écriture d’une pièce de théâtre « dont la fin ne sera jamais la même ». Le 18 juin dernier (et précisément le 18 juin, mais nous avons promis de conserver secrète sa relation intime avec le général de Gaulle), le poète s’est lancé dans la création d’entreprise (« Nano Entreprise Jex, Nous », c’est le nom de sa petite entreprise). Son objectif : assurer la « résurrection » des poèmes-missives de Jean Rousselot. Enfin, Henri Grange n’est pas peu fier de nous présenter sa dernière création (traduite dans la langue de Shakespeare) et imprimée sur papier Richard de Bas s’il vous plaît (avec en fond, un arc en-ciel aux couleurs inversées, une obsession décidément). Tout cela pour dire qu’Henri Grange est un artiste affirmé sinon reconnu. Et que son « amas hétéroclite » ne relève « pas de la provocation ». Avec le vent, la pluie et la grêle, Henri Grange a constaté que son œuvre « résiste assez bien ». Aussi, attend-il la suite des évènements avec une certaine jubilation. « Pour moi, ceci n’est pas une pollution visuelle », nous dira (fort diplomatiquement) le poète au moment de conclure.

Maxence SCHOENE.

(1) Suite à « plusieurs réclamations de riverains » et « après consultation du conseil municipal », le maire de Grandrif, Suzanne Labary, a envoyé à Henri Grange, le 4 juillet dernier, une lettre recommandée (avec accusé de réception et double à la gendarmerie) pour lui demander de « libérer l’espace public » avant le 20 juillet, sous peine de poursuites. La missive précise que « l’ensemble des objets retirés ne devront en aucun cas se retrouver dans les bacs à ordures ménagères de la commune, ni au point d’apport volontaire ».

(2) Dans la mythologie grecque, Thanatos est la personnification de la Mort.

Article paru dans LA GAZETTE – JEUDI 23 JUILLET 2009 – PAGE 25

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4 Commentaires

Classé dans Vu dans la presse

4 réponses à “Du Rififi à Grandrif

  1. Guderihans

    MDR !
    mais c’est où Grandrif ???

  2. eichenbach

    Tomatocaviar !!!

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